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1) Loin des Yeux...
Une plage, les palmiers, le soleil. Que demande le peuple ! Mais quand-même, qu'est-ce qu'il fait chaud dans cette taule ! Je transpire et une goutte de sueur vient s'écraser juste à côté de la carte postale, pile sur le dos de ma main.
Un soupir. Je reprend, avec application. J'ai mal au crâne, comme j'ai mal...
« Salut les gonzesses ! »
Ça commence comme ça. Ça me ressemble. Tellement. A quoi d'autre pourraient-ils s'attendre, venant de moi ?
« Salut les gonzesses ! Ca swingue de votre côté ? Parce que moi c'est l'éclate, totale ! »
Je laisse s'échapper un sourire nerveux. L'éclate. Totale. Mot pour mot. Mon sourire se change en petit rire un peu con. Stay focus baby, stay focus...
« Chuis désolée de vous avoir plantés sans prévenir ni donner de nouvelles, mais la pression, la vie de héros, le devant de la scène, finalement c'est pas pour moi... J'avais besoin de vacances, quoi ! »
La plage, les palmiers, la chaleur étouffante... Des vacances, oui, en quelques sortes... La bonne blague. Un petit rire m'échappe encore.
« Une petite carte pour vous donner envie et vous faire baver ! La plage est super, tout va bien, et j'ai rencontré un mec d'enfer, je vous raconte pas ! »
D'enfer, c'est le cas de le dire...
« M'attendez pas pour tout de suite, surtout, je risque d'en prendre une bonne tranche ! »
Tu m'étonnes ! Quand on aime on ne compte pas !
« Bon baisers pleins de sable de votre Tita ! »
Oui. La plage, les palmiers, le sable. Je vais faire des jaloux, c'est sûr !
Je n'ai plus qu'à signer, je me penche une dernière fois sur mon ouvrage. Je transpire et une goutte de sueur s'écrase sur le coin en haut à droite de la carte postale. Le papier se teinte légèrement de rouge... Arf, travail de cochon... Je colle le timbre par dessus, tant pis.
Un homme entre soudain et me demande si j'ai terminé.
A la hâte je griffonne au bas de la carte : « PS : embrassez Mastery Joe pour moi surtout ! »
Pourvu qu'ils y pensent... Puis j'acquiesce et lui tend la carte, il l'emporte sans mot dire et referme la porte soigneusement derrière lui. Le room service est impeccable, faut admettre. Sourire en coin.
J'ai soif. Je me lève laborieusement et vais jusqu'à une petite cuvette posée sur une tablette avec vue sur la mer.
Je plonge mes mains dans la cuvette et bois quelques gorgées. Puis je me passe une main humide sur le visage. Derrière moi la porte grince à nouveau. Je sursaute et me retourne, sur le qui-vive.
C'est lui. Enfin. Il me jauge. Son visage est imperturbable. Non dénué de charme pourtant. Je souris, amusée, impatiente, limite. Qu'on passe vite aux choses sérieuses.
« Tu sais te faire désirer ! » dis-je avec un petit rictus.
Derrière moi, la plage, les palmiers, et cette chaleur qui fait perler une sueur étrangement poisseuse sur ma tempe...
Je porte la main à mon front. Je retire mes doigts : ils sont teintés de rouge.
« Le bandage est imbibé. Il va falloir le changer bientôt sinon je vais tâcher les draps... » que je lui lance sur le ton de la conversation.
Il ne répond pas et s'avance vers moi. Je sens une force étrange m'envahir. Machinalement je serre les poings, du moins j'essaie, mais ils restent sourds à mes ordres. Quel pouvoir...
« Jane. » lâche-t-il en me prenant doucement par les épaules. Juste mon nom. Jane. Dans sa bouche ça sonne comme une caresse. Une caresse de pierre. J'ai l'impression de devenir un grain de sable.
La plage, le sable sur la plage, les palmiers. Derrière moi, une vision de paradis. Stay focus, baby...
« Jane. »répète-t-il encore, et je me sens glisser doucement, comme le sable entre les doigts du destin.
Plage, palmiers, sable.
Ma tête éclate, trop petite pour loger deux consciences à la fois...
Au dessus de moi, un peu de travers, je vois un éclat de ciel bleu... Plage, palmiers, sable. Fichu poster qui me tient compagnie depuis deux mois. Maintenu au mur par deux punaises rouillées. Tout ça c'est du bidon. Mais la chaleur étouffante, elle, est bien réelle. Et la douleur aussi.
Je glisse sur le sol, le corps convulsé. Douleur ou plaisir ? Impossible à dire.
Autour de moi les murs de la geôle valsent et dansent.
Le poster devient, comme à chaque entrevue avec lui, mon seul horizon. Stay focus, baby, stay focus. Mentalement je marche sur la plage, les vagues me léchant les genoux. Stay focus. La ligne est ténue, mais encore une fois je m'y raccroche avec l'énergie du désespoir.
« Jane... Tu as intérêt à être une gentille fille... » murmure-t-il, agenouillé près de moi, les mains posées sur mes tempes. Mais sa voix ne résonne que dans ma tête, éclate dans l'espace restreint de mon cerveau, se fracasse sur les murs de mes pensées les plus intimes... tandis que je marche sur la plage en chantant toujours la même chanson « Stay focus, baby, stay focus on the fine line ! »
« Jane, ça ne sert à rien de lutter, tu vas te faire du mal. » dit-il doucement en accentuant la pression sur mes tempes.
Sous mes pieds, le sable, comment ça fait déjà, la sensation du sable sous les pieds ? Se concentrer. Pour survivre. Pour ne pas craquer.
« Jane, Jane, Jane... » soupire-t-il avec un claquement de langue. « Personne ne viendra te chercher maintenant, tes amis n'ont même pas levé le petit doigt après ta disparition, tu es tellement inconséquente ! »
Il éclate de rire. J'ai l'impression de prendre des éclats de shrapnels dans le cerveau... Vague, c'est une vague, un oiseau m'a frolé la main, c'est son cri que j'entends, j'éclate de rire à mon tour...
« Merci pour la carte au fait ! Au cas où ils auraient commencé à se poser des questions, tu viens de leur ôter leurs derniers doutes. On ne peut décidemment pas compter sur toi, Jane... Tu es trop... instable. Trop exubérante, si peu fiable... Jane, Jane, Jane... Voyons, tu ne peux marcher sans fin sur cette plage, il faudra un jour que tu acceptes... de me laisser entrer ! J'ai juste quelques questions à te poser... »
Ma tête explose dans une gerbe d'écume et de vagues. Trou noir.
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